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KUBABA
 

 

MALADIE ET PAUVRETE DANS LA SOCIETE HITTITE


Il est clair que dans les sociétés du Proche-Orient ancien l'adversité, par exemple la maladie ou la pauvreté, était généralement considérée comme la conséquence d'une faute personnelle ou comme l'héritage d'un délit commis par les parents ou quelque ancêtre. En ce sens, la maladie comme la mort plaçait l'humble et le puissant sur un pied d'égalité. Cette conception était aussi valable chez les Hittites.

a. Les dieux protecteurs, à la suite d'une faute commise par l'individu ou héritée par celui-ci, s'étant retirés, la voie était libre pour les mauvais " démons " qui envahissaient le corps de la personne présumée coupable, laquelle devenait totalement impure. Cette impureté se traduisait par des désordres corporels que l'on peut dénommer maladies. Il convenait, dès lors, pour les citoyens de la cité d'éviter tout contact, toute relation avec un être véritablement pestiféré, infréquentable en raison de la contagion. La multiplication de tels individus risquait donc de rendre une ville totalement impure et ainsi odieuse aux yeux des divinités. Et quel espoir pouvait nourrir une ville abandonnée des dieux ? Aucun ! A plus ou moins brève échéance, la cité ne serait qu'un désert. Pour rester pure et digne de la visite des dieux en son sein, la ville se devait de reléguer les malheureux extra muros où ils étaient condamnés à végéter jusqu'à la mort, à moins que bien conseillés (mais le cas devait être exceptionnel) ils se trouvent le moyen d'être délivrés des mauvais esprits (cf. les images encore utilisées par les auteurs des Evangiles pour évoquer les guérisons opérées par Jésus); en ce domaine, les opérations magiques (notamment la magie sympathique, la technique du bouc émissaire), sans doute rétribuées, pouvaient contribuer à la guérison du malade. Maladies et guérisons relevaient ainsi du domaine religieux. De façon générale, les Hittites et leurs cousins Louvites adhéraient à cette " communis opinio ". Ainsi, sous la période de l'ancien royaume hittite, un texte émanant de Talzou, roi du Kizzuwatna (région correspondant plus ou moins à la Cilicie, de culture majoritairement louvite à l'Ouest), à savoir KUB XL 2, énonce l'interdiction faite à toute personne porteuse d'un défaut physique d'entrer dans le sanctuaire de la déesse Ishara de Nerissa. Il convient, toutefois, de ne pas s'enfermer dans une conception trop monolithique car il existait un travail de réflexion en profondeur sur la société mené par les " sages " (hitt. hassant-). Utopiques ou non, leurs conseils, liés à une éthique pratique, eurent le mérite d'exister et d'être consignés par écrit afin d'en garder le souvenir et la possibilité matérielle de s'y référer. Ceci est d'autant plus important que la société hittite, à l'image de la société romaine, se caractérisait par son réalisme et par un authentique souci du respect de la personne humaine. Si la religion faisait partie du système, l'homme possédait une place centrale; c'est ce qui ressort notamment de l'analyse du corpus législatif (incomplet) hittite dont nous dégageons le caractère évolutif illustrant un authentique humanisme et une démarche rationnelle. Déjà sous l'ancien royaume, nous pouvons épingler les conseils du sage Pimpira, un prince contemporain de Mursili I, dont nous évoquerons quelques aspects par les extraits suivants :
" Tourne le regard vers le malade et donne-lui du pain (et) de l'eau. Quand la chaleur le tourmente, toi, place-le au froid. Si le froid le tourmente, place-le à la chaleur. (KBo III 23 I 5-7).
D'autres compilations des sentences de Pimpira reviennent sur la nécessité d'aider le malade : LÚ GIG-an a-u " tourne le regard vers l'homme malade " (KUB XXXI 115 9' parallèle à KUB XXXV 157 2').
La solidarité s'impose donc. De plus, comme s'ils adhéraient à la célèbre maxime " Aide-toi, le ciel t'aidera ", les Hittites, du moins dans les couches supérieures de la société, semblaient avoir recours de plus en plus aux avis des médecins. Cette démarche était-elle due à leur tempérament réaliste, ou faut-il y voir une influence de la réputation de la médecine mésopotamienne, éventuellement relayée par les Hourrites, ou de la médecine égyptienne, en particulier à partir du règne de Hattusili III lorsque se scelle une authentique amitié entre la Cour du Pharaon et celle du grand roi de Hattusa ? Face à la problématique de la maladie et de la guérison, le monarque hittite paraît écarter de plus en plus le facteur religieux. C'est à la science des médecins égyptiens qui devaient faire impression à Hattusa, que s'en remet Hattusili III. Notons que son père Mursili II, sachant combien son fils cadet était, dans son enfance, de santé délicate, l'avait confié à un scribe savant (Mitannamuwa) et non à quelque devin/magicien. En tous cas, ayant appris que Kurunta, souverain du royaume protégé de Tarhuntassa (Anatolie méridionale), était sérieusement souffrant, Hattusili III s'adressa à Ramsès II, qui lui envoya le savant Pariamahu, scribe et médecin-chef du pharaon. Souffrant des yeux, le même roi se tourna vers son " frère " Ramsès, lequel lui dépêcha des ophtalmologues réputés, dont le roi hittite n'eut qu'à se féliciter tant les soins s'avérèrent efficaces. Devant la stérilité persistante de sa soeur Massanuzzi, et bien qu'elle fût déjà d'un âge avancé, c'est encore vers la science égyptienne que se tourna Hattusili III; Ramsès II honora la requête du souverain hittite en lui envoyant un excellent médecin et un prêtre-conjurateur tout en ayant soin de préciser dans sa lettre que " personne ne peut fabriquer des médicaments lui (Massanuzzi) permettant d'avoir des enfants (à un âge avancé) ".
De nouveaux textes permettront sans doute d'y voir plus clair dans le cheminement tortueux d'une médecine authentique, basée sur le diagnostic et dissociant péché et maladie. Ceci ne devait cependant pas empêcher le recours aux pratiques magiques ou aux offrandes susceptibles de susciter une action thérapeutique d'une divinité; ainsi, la reine Puduhépa promettait de mirifiques cadeaux à diverses divinités du Hatti pour veiller sur la santé de son époux Hattusili ou pour le guérir de quelque maladie, telle une inflammation des pieds qui l'empêchait de se rendre en Egypte.

b. Dans l'opinion commune, l'origine de la pauvreté est beaucoup plus floue, nettement moins liée au concept d'impureté. En d'autres termes, le pauvre est plus fréquentable. Cette position était probablement renforcée par la conscience qu'avaient les Hittites de la fragilité des situations humaines. Ils aimaient rappeler que tel est riche aujourd'hui qui demain sera pauvre. Il se pourrait, néanmoins, que le paupérisme fût provoqué lui aussi par un abandon par les dieux de telle ou telle personne, les raisons de celui-ci restant diffuses; dans ce cas, il conviendrait de reconnaître au terme hittite asiwant- " pauvre " le sens étymologique de " sans dieu, privé de l'aide d'une divinité ", ce qui reste une hypothèse séduisante. Au nom du réalisme social, l'aide aux malheureux est recommandée par les sages. C'est une nouvelle fois vers Pimpira que nous nous tournerons, lorsqu'il conseille :
" A celui qui est affamé, donne du pain; à celui qui est gercé, donne de l'huile; à celui qui est nu, donne un vêtement " (par ex. KBo III 23 7-10).
De plus, la paupertas d'un individu ne pouvait être assimilée à une tare. En effet, dans un mythe aussi célèbre pour les Hittites que le mythe du dragon d'Illuyanka (mythe d'origine hattie, donc pré-indo-européen), ne voit-on pas le dieu de l'orage épouser la fille d'un pauvre homme préfigurant le thème du prince charmant amoureux de la jeune fille de condition humble ? Dans le texte KBo XXI 1 (remontant à l'ancien royaume), on lit un paragraphe rappelant explicitement aux dignitaires du royaume de ne pas exploiter les pauvres qui ne semblaient pas bénéficier d'une protection équitable. Il y est stipulé : " Voici que vous allez dans le pays (hittite) et que vous ne réclamez pas le sang du pauvre (= vous ne vengez pas le pauvre). Vous n'interrogez pas les porteurs de provisions tandis que vous faites cela pour les riches. Tu vas dans la maison, tu manges, tu bois, il te fait des cadeaux mais tu prends le bien des pauvres. Tu ne fais pas d'enquêtes pour son procès ". Plusieurs textes insistent sur le fait que la célébration du culte ne peut se faire aux dépens d'un pauvre. Dans le même ordre d'idée, il semble clair que l'offrande aux dieux était proportionnelle à l'état de la richesse; les dieux étaient censés faire preuve de compréhension tout comme il semble que le roi, au nom d'un certain humanisme, faisait preuve de compréhension à l'égard de ses sujets. En tout état de cause, le dynamisme inhérent à la société hittite (ainsi l'octroi de titres " aristocratiques " était fonction des services rendus à l'Etat) devait renforcer l'idée exprimée dans les textes de mantique (idée énoncée dans la mantique babylonienne), selon laquelle la pauvreté peut constituer un état transitoire auquel il est possible d'échapper : " Un pauvre s'élève et s'enrichit " (KUB VIII 16 + III 12). Un message d'espoir surmontant le fatalisme et la résignation !


RENE LEBRUN
Université Catholique
de Louvain-la Neuve,
Institut Catholique de Paris