publications  
KUBABA
 

 

L'ART DE LA FETE EN RUSSIE

Fêtes profanes, fêtes impériales, fêtes russes, fêtes soviétiques, fêtes religieuses… Les Russes semblent exceller dans l'art de la fête. La fête (prazdnik), c'est " le moment où l'on ne travaille pas, où l'on ne fait rien ". Les origines des rites s'imbriquent, se complètent, se superposent au fil des siècles, reflétant la situation politique et idéologique du pays.
Il est impossible d'établir un calendrier exhaustif des cérémonies religieuses ; en effet, on compte des milliers de fêtes orthodoxes - plus d'une dizaine par jour -, répertoriées dans le calendrier de l'église orthodoxe. A la fin du XIXe siècle, les Russes avaient quatre-vingt-dix-huit jours fériés pour deux cent soixante-sept jours de travail. Nous nous intéresserons donc aux principales fêtes religieuses comme Noël, Pâques et la Chandeleur, ainsi qu'aux jours chômés, pour étudier la façon dont s'effectue la transition entre l'époque tsariste et la période actuelle, après les sept décennies de pouvoir soviétique.


Le 1er janvier, Noël, et les caprices des calendriers


Jusqu'au XVe siècle, le 1er mars était le premier jour de l'année ; puis, à partir de la fin du XVe siècle, c'est le 1er septembre. L'année commence le 1er janvier depuis un arrêté de Pierre le Grand, datant de 1699. Cependant, jusqu'au décret de 1918, la Russie vit au rythme du calendrier julien. Le 1er février de l'année 1918 (selon le calendrier julien), devient le 14 février (selon le calendrier grégorien). Cette modification allait permettre de supprimer certaines fêtes, d'en inventer de nouvelles, ou de multiplier les jours de fête en se référant aux deux calendriers. L'église orthodoxe a gardé le calendrier julien.
Le 1er janvier, à l'époque tsariste, selon une coutume inaugurée par Elisabeth au XVIIIe siècle, le tsar ouvre son palais au peuple et reçoit les diplomates. Joseph de Maistre, diplomate français, rend compte de cette cérémonie, à laquelle il assiste en 1816. Malgré son absence évidente d'enthousiasme devant l'obligation de participer à ce qu'il nomme " saturnales monarchiques ", dans son récit le diplomate laisse percevoir le caractère grandiose de la cérémonie. L'illumination de la salle de l'Ermitage est qualifiée de " chose nouvelle inventée par un Italien ", dont on ne comprend pas le comment. Le Français admet que la décoration est " magnifique " . Le 1er janvier est alors une fête mondaine et populaire, tous peuvent entrer dans le palais d'Hiver qui s'ouvre à des milliers de personnes de toutes les catégories sociales. Le peuple pénètre dans le palais de son souverain, alors que le tsar effectue " la cérémonie de la sortie du Nouvel an " : " sortie " à 11 heures, office religieux, réception des diplomates et des dignitaires, banquet et " baisemain " . Cette fête ne revêt donc pas un caractère seulement religieux.
La fête du Nouvel an est interdite après 1917, ainsi que toutes les fêtes religieuses.

Avant 1917, Noël (roždestvo : " nativité ") était fêté à l'occidentale, avec sapin (tradition introduite par Pierre le Grand), messe de minuit le 24 décembre, cadeaux. Dans son journal, Nicolas II, le dernier tsar écrit :

24 décembre. Samedi. Nous avons fait nos adieux à notre cher Tsarskoe pour cette année et sommes partis pour Pétersbourg à 10 heures. A 11 heures 30 nous sommes allés aux vêpres à Anickov, après quoi nous avons déjeuné avec Mama et tante Alix. A 2 heures, j'ai accueilli la députation d'Oural qui apportait du caviar. Après avoir arrangé les affaires et les cadeaux pour le Sapin, je suis allé dans le jardin avec Alix. Nous avons pris le thé en haut et à 6h., nous sommes allés à l'office du soir. Après quoi, à l'instar de nombre d'années passées, il y a eu le Sapin dans le salon bleu ! C'est à la fois triste et joyeux - que de changements depuis l'année dernière ! Mon cher Papa n'est plus, Ksenia est mariée, et je suis marié ! Ma chère Mama nous a couverts de cadeaux comme à l'habitude ! A 8 h. nous avons déjeuné. Quand nous sommes redescendus, Alix et moi avons fait ensemble notre Sapin !
25 décembre. Dimanche. Après le café, nous avons encore regardé nos cadeaux sous le sapin. A 11 h., il y a eu l'office […] A 2 h. 30 Alix et moi sommes allés au Manège, où se tenait le Sapin pour l'Escorte, le bataillon, les sergents de ville, exactement comme à Gacina. Alix a très bien rempli ses obligations. Nous nous sommes promenés dans le jardin avec Mama. Nous avons bu le thé tous les deux. Avons déjeuné à 8 h. dans le bureau de Papa et ne sommes pas restés longtemps en haut .

C'est donc une fête familiale et religieuse qui est supprimée par les bolcheviks. Le sapin est lui aussi interdit dans les années 20. Selon le calendrier julien, Noël reste fixé au 7 janvier (25 décembre de l'ancien style). Mais aller à l'église et fêter Noël est répréhensible et peut attirer des désagréments à ceux qui défient l'interdit. La religion est tolérée dans la Constitution, mais le parti communiste met tous ses efforts dans l'éducation de Soviétiques athées. La propagande anti-religieuse commence dès le jardin d'enfant, et se poursuit parmi les rangs des petits Octobres, puis des pionniers et des komsomols. Communiste ne peut rimer qu'avec athéiste, entrer au Parti n'est possible que si l'on n'a jamais fréquenté les églises. Commence alors une certaine confusion entre rites et fêtes profanes, entre croyances et cérémonies religieuses, entre attributs païens, soviétiques, et orthodoxes.
Le sapin en est un exemple. Il est interdit jusqu'au milieu des années 30. Puis réhabilité : en 1937, apparaît le premier " grand sapin du Pays des Soviets ". Cependant, le sapin ne s'appelle plus " sapin de Noël " (roždestvennaja elka), mais " sapin du Nouvel an " (novgodnjaja elka). Les rites de Noël sont repris pour la fête de la Nouvelle année : Ded Moroz (le Père Gel, père Noël russe) apporte des cadeaux ; l'horloge du Kremlin sonne à minuit, alors qu'aucune cloche ne sonne plus ; le 1er janvier est un jour chômé. Grâce au changement de calendrier, une fête religieuse est totalement supprimée ; le 25 décembre ne correspond plus à rien, le 1er janvier est le Jour de l'An.
Pourtant, aujourd'hui encore, on fête " le Vieux Nouvel an " le 13 janvier. Et Noël (le 7 janvier) est redevenu une fête entièrement et uniquement religieuse ainsi qu'un jour chômé. De cette façon s'effacent les traces des décennies soviétiques.


Pâques et la Chandeleur

Pâques a survécu aux bouleversements de l'Histoire pour être à nouveau la plus célébrée des fêtes religieuses. Pâques est appelée " la Fête entre toutes les fêtes, la Célébration entre toutes les célébrations ". C'est la plus importante des fêtes orthodoxes. Les fêtes de Pâques, dont la date est fixée par l'église orthodoxe entre le 22 mars et le 23 avril du calendrier julien, sont précédées du Grand carême (velikij post), lui même entamé après la semaine de Maslennica.
Avant d'être une fête religieuse marquant le début du carême, la Chandeleur russe, ou " semaine des laitages " (syrnaja nedelja), est une fête païenne, comme le rappellent de nombreuses sources. C'est l'adieu à l'hiver. A l'époque tsariste, Maslennica est représentée sous la forme d'un bonhomme de paille que l'on brûle à la fin du Carnaval. Chaque jour de cette semaine a ses attributions et son nom propres. Toute la semaine on mange des blini (crêpes) et on en régale ses proches, on fait des glissades sur des toboggans de glace, des jeux, jusqu'au dimanche qui est le jour où l'on demande pardon pour les offenses commises à ses proches. Le lundi suivant est appelé " lundi pur " (cistyj ponedel'nik). L'écrivain russe Ivan Šmelev décrit très précisément les fêtes de ses souvenirs d'enfance : ce lundi pur, les rideaux et les tapis sont enlevés, les pièces vidées et nettoyées, puis purifiées avec une bassine d'eau bénite. L'enfant va ensuite au " marché de Carême ", pour acheter de la bonne nourriture sans viande. Après sept semaines de carême arrivent les fêtes de Pâques, avec les œufs d'or et de cristal, les gâteaux de Pâques dans les pâtisseries.
Le samedi Saint, la veille de Pâques, les fidèles font bénir les kulic (sorte de brioche cylindrique aux fruits confits), pasxa (gâteau de Pâques au fromage blanc) et œufs décorés qu'ils apportent à l'église. La fête de Pâques ne saurait se passer d'œufs : l'œuf est symbole de résurrection, et l'on fait bénir des œufs peints, ornés des lettres " ?? " (abréviation de Xristos Voskres'e " Christ est ressuscité "). On offre des œufs de porcelaine, de cristal.
L'abbé Jean Chappe d'Auteroche raconte avec un certain humour son expérience de Pâques en Russie en 1761 :

Le jour de Pâques en Russie est un jour consacré aux visites, ainsi qu'en France le premier jour de l'an. Ignorant les usages du pays, je me fis innocemment quelques tracasseries.
Occupé dans la matinée à des calculs d'astronomie, je ne m'aperçus pas qu'un Russe était dans ma chambre. Ne voulant pas apparemment me déranger, il s'était placé à mes côtés, mal à propos pour lui et pour moi ; car m'étant levé avec vivacité, pour me promener dans l'appartement, nos physionomies se choquèrent si rudement, qu'il fit la culbute sur le plancher, et moi sur une malle. Quoique je fusse aussi étourdi de cet événement, que de voir dans mon appartement ce Russe que je n'avais pas l'honneur de connaître, je fus à lui pour lui demander excuse de cet accident. Je lui présentai ma main pour l'engager à s'asseoir : il me tendit la sienne ; je trouvai un œuf dans la mienne. Cet œuf m'étonna, parce que je n'étais pas encore remis du coup de tête que j'avais reçu. J'étais d'ailleurs fort embarrassé pour répondre à tout ce qu'il me disait ; car il me parlait toujours, comme si j'eusse entendu sa langue. Je ne cessais de mon côté de lui faire des révérences, et de lui témoigner par des signes de la tête, des pieds et des mains, combien j'étais sensible à toutes ses honnêtetés. Il s'en fut enfin, et me parut fort mécontent. Je me disposais à me remettre à mon travail, lorsqu'un autre Russe entra dans ma chambre. On décidait aisément à sa marche, qu'il n'était pas à jeun : il vint à moi pour m'embrasser; comme il répandait une odeur d'eau-de-vie très désagréable, je fis un mouvement pour n'être pas embrassé sur la bouche : mais il ne fut pas possible de m'en défendre. Ce Russe me donna aussi un œuf : mais j'étais déjà assez au fait pour lui faire présent à mon tour, de celui que j'avais déjà reçu. Il me quitta cependant encore mécontent.
Quant à moi, j'étais si peu satisfait de ces deux visites, que, dans la crainte d'une troisième, je fermai au plus vite la porte de ma chambre: j'y mis deux clous, l'un en haut, et l'autre en bas, n'ayant point de verrou.
J'appris quelques heures après, que ce jour était consacré à faire des visites, ainsi que je l'ai déjà dit. Les hommes vont dans la matinée les uns chez les autres ; ils s'annoncent dans une maison en disant : " Jésus-Christ est ressuscité ", et on leur répond : " Oui, il est ressuscité. " On s'embrasse alors ; on se donne mutuellement des œufs, et l'on boit beaucoup d'eau-de-vie .

La fête de Maslennica (Maslennitsa) a disparu des calendriers soviétiques de même que la fête de Pâques. La ferveur religieuse, elle, n'a jamais faibli. Les traditions n'ont pas disparu.


Les Soviétiques et la religion

En sept décennies de pouvoir, le Parti communiste a consacré beaucoup d'efforts à la lutte idéologique contre la religion. En éduquant les enfants dans " l'athéisme communiste " dès leur plus jeune âge, en fermant les monastères, en détruisant les églises (comme celle du Saint-Sauveur à Moscou), en supprimant les fêtes carillonnées, en fermant les lieux de culte pour les transformer en lieux profanes. L'exemple de la cathédrale de Kazan (à Leningrad) est éloquent : elle est devenue le Musée de l'athéisme - paradoxe et preuve que l'athéisme soviétique était bien une sorte de religion !
En effet, le régime soviétique fait tout pour détourner la ferveur religieuse à son profit. La Constitution garantit la liberté de religion, mais les pratiquants sont enregistrés par les autorités, les baptêmes doivent leur être signalés. Les mariages religieux sont rares : se marier à l'église est un défi aux autorités. D'ailleurs, le ZAGS (bureau des mariages) propose une cérémonie assez semblable à la cérémonie religieuse à ceux qui souhaitent plus qu'un simple enregistrement de leur union. Il existe un magasin réservé au futurs époux dans lequel ceux-ci peuvent acheter divers cadeaux de mariage, ainsi qu'une robe de mariée blanche, des alliances.
Les rites religieux sont dévoyés et utilisés à d'autres fins, comme en témoignent les exemples du 1er janvier ou du mariage. La fête du 6 janvier, une fête très importante dans la Russie tsariste disparaît. C'est l'Epiphanie, la " Bénédiction des eaux " - Vodosvjatie ou Iordani -, commémoration du baptême de Jésus-Christ dans les eaux du Jourdain, à laquelle assistaient le tsar et la Cour. Un trou était pratiqué dans la glace de la Neva, l'eau en était bénie. Ensuite, des mères plongeaient leurs enfants dans la Neva. La pratique est restée, la signification religieuse du rite a disparu.
Malgré le poids des interdits, nombreux sont les Soviétiques qui font baptiser leurs enfants. Nombreux aussi ceux qui se risquent à faire bénir les gâteaux et les œufs de Pâques à l'église. Encore plus nombreuses les familles soviétiques qui fêtent Pâques à la maison, bien que le calendrier ne mentionne pas le jour de Pâques. Peut-être, à trop vouloir utiliser la religion et la combattre, le pouvoir soviétique n'a-t-il réussi qu'à entretenir les traditions. Les grandes manifestations du 8 mars, du 1er mai, du 9 mai et du 7 novembre évoquent les somptueuses cérémonies religieuses de l'époque tsariste. La ferveur religieuse doit devenir ferveur patriotique : Staline le premier a utilisé l'église orthodoxe à cette fin - en échange de sa loyauté envers le parti communiste et les Soviétiques pendant la guerre, l'église orthodoxe est autorisée à élire un patriarche en 1943 - et l'église tombe alors entièrement sous la tutelle du Parti. Tout est mis en œuvre pour lui enlever ses prérogatives et pour en réutiliser les structures.


Le culte soviétique


Les cloches sont saisies et interdites en 1929, mais l'horloge du Kremlin retentit le 31 décembre à minuit, ainsi que tous les jours à la radio.
La croix est remplacée par une faucille et un marteau qui ne sont pas sans évoquer une forme de croix. Le rouge et l'or se mêlent dans les armoiries de l'Etat soviétique. Certains livres, comme La Grande encyclopédie soviétique, s'ouvrent sur une véritable enluminure représentant ces armoiries dorées à la feuille d'or.
Les médailles à l'effigie de Lénine accompagnent les Soviétiques dans toutes les étapes de leur vie : Lénine bébé - tête dorée bouclée au centre d'une étoile rouge pour les petits Octobres -, Lénine adulte sur fond rouge pour les pionniers et les komsomols. Lénine sur l'insigne des travailleurs de choc. L'Union soviétique produit une multitude d'insignes frappés de la faucille et du marteau ou du buste de Lénine pour commémorer la " révolution d'Octobre ", l'anniversaire de Lénine, la naissance du journal l'Iskra, d'un musée de la révolution, une date de l'histoire de l'U.R .S .S. : insignes qui font la joie des publicationsneurs à la chute de l'U.R.S.S.
Outre ces insignes courants, il existe quantité de médailles décernées à des individus ou à des organismes. Qui n'a pas vu les poitrines couvertes de médailles des dirigeants soviétiques ! Les premières décorations sont l'ordre du " Drapeau Rouge " créé en 1918 pour les héros de la guerre civile, et l'ordre du " Drapeau Rouge du Travail " décerné pour services exceptionnels rendus dans les domaines de l'industrie, de la fonction publique, de la politique, de la littérature ou des arts - décoration à large spectre. En 1930 apparaît l'ordre de " l'Etoile Rouge ", puis " l'Insigne d'honneur " en 1935. La deuxième guerre mondiale donne naissance à la " Médaille de la guerre Patriotique " en 1942, puis à des médailles de l'ordre de grands militaires russes : Souvorov, Koutouzov et Alexandre Nevski - Alexandre Nevski, grand-prince de Vladimir qui battit les Suédois, puis les chevaliers Teutoniques, canonisé par l'église orthodoxe et immortalisé par le film d'Eisenstein, et redevenu grand patron de Saint-Pétersbourg -, à lui seul, l'ordre Alexandre Nevski est révélateur de l'utilisation du passé historique et religieux à des fins de propagande. En 1943-44, s'ajoutent d'autres décorations militaires comme les médailles de la " Victoire ", de la " Gloire " (avec trois grades). Les héros du travail et de la guerre ne sont pas les seuls honorés. En 1944 sont instituées les médailles de " Mère héroïne " et de la " Gloire Maternelle " (avec trois grades), ceci pour stimuler la natalité. Il s'agit là des premières décorations soviétiques, d'autres y ont été ajoutées au fil des ans.
Les portraits des dirigeants se substituent aux icônes (images saintes). Il existe même de véritables icônes représentant Lénine. Les bustes remplacent les statues des Saints. Ceci dans la stricte tradition orthodoxe, puisqu'une grande partie des Saints russes sont des tsars (une cinquantaine de tsars et tsarines ont été canonisés).
Le Mausolée devient un lieu de pèlerinage : la momification a toujours été signe de sainteté.
La Bible est un ouvrage interdit, seuls sont d'usage les écrits de Marx, Lénine et des dirigeants successifs. Pour apprendre à lire, les petits enfants ont la biographie de Lénine, Lénine est appelé djadja, " le père ".
Nombre d'œuvres d'art soviétiques représentent les dirigeants selon des schémas religieux classiques : ils sont auréolés de lumière, adoptent des poses paternalistes, rayonnent sur le monde.
Les odes au Parti font office de prières. Les chants pionniers glorifient la Patrie et le régime.
Dans la langue, toute connotation religieuse doit disparaître aussi. Le terme gospodin " monsieur ", dérivé de gospod' " Dieu ", est remplacé par le terme tovarišc, " camarade ", étymologiquement " compagnon de commerce " ! Quant aux œuvres littéraires classiques, elles sont expurgées de toute allusion à l'église ou à la religion.
Pour faire oublier que le dimanche est le " jour de la résurrection " (voskresenie, voskresen'e), de nombreux dimanches deviennent des " journées " dans le calendrier soviétique : journée des travailleurs de l'industrie du gaz et du pétrole (premier dimanche de septembre), journée des travailleurs du bois (troisième dimanche de septembre), des constructions mécaniques (dernier dimanche de septembre), des travailleurs agricoles (deuxième dimanche d'octobre), et ainsi pour chaque mois de l'année. S'ajoutent à ces fêtes symboliques du dimanche des fêtes fixes non chômées : journées des journalistes, de la milice, de la jeunesse, des étudiants, etc. Les fêtes fixes chômées sont les plus importantes.


Les fêtes soviétiques

La journée de la femme, le 8 mars, est souvent présentée comme une fête instituée par le régime soviétique. En réalité, elle date de 1910, ayant été instituée lors de la conférence internationale des socialistes à Copenhague, et est fêtée depuis 1913 en Russie. Il est d'usage d'offrir des fleurs, et, bien que ce soit encore l'hiver et que la neige recouvre le sol, les fleurs naturelles abondent, en majorité des œillets rouges. Aujourd'hui encore, il semble que la Russie soit le seul pays à donner à tous un jour de congé pour la fête internationale de la femme.
Le 1er mai est une fête très importante : le 1er et le 2 mai sont chômés. C'est la première fête instituée par le pouvoir soviétique, en 1918, la " journée des travailleurs ". La fête soviétique commence par une manifestation, ou, plus exactement un défilé, particulièrement grandiose à Moscou. Chaque institution prépare la manifestation, organise ses " colonnes " : il y a des cortèges de sportifs, d'étudiants, de travailleurs. Tous brandissent des drapeaux, des bannières, des slogans. Pour préparer la fête, les plus grandes entreprises font appel à des " combinats " de peintres, grands complexes spécialisés dans la décoration, qui réalisent les bannières, les effigies de Marx, Lénine, Engels. Les établissements moins grands réalisent eux-mêmes leurs bannières. C'est une manifestation populaire organisée à la gloire de la Patrie soviétique, un carnaval au son de l'Internationale. C'est aussi la fête du printemps. Aujourd'hui, la Russie a toujours ces deux jours chômés du 1er et du 2 mai, mais l'on met plus l'accent sur la fête du printemps que sur la fête du travail.
Le 9 mai, commémoration de la Victoire, est aussi un jour chômé. Dans chaque ville, des rencontres sont organisées avec les anciens combattants, " les vétérans " de la guerre, poitrines couvertes de médailles, qui racontent leur expérience aux plus jeunes. Les enseignants conduisent les écoliers sur les chants de bataille ou près des monuments aux morts. A 19 heures (heure de Moscou) le pays tout entier observe une minute de silence, les radios se taisent. Le soir est tiré un feu d'artifice. Ces rencontres avec les vétérans sont très importantes. Aujourd'hui, alors qu'il est question de renforcer l'éducation patriotique, les rencontres avec les anciens combattants gardent toute leur force didactique.
Le 7 novembre, anniversaire de la " révolution d'Octobre " est la grande fête nationale soviétique, une fête patriotique qui donne lieu à deux jours chômés : le 7 et le 8 novembre. Comme pour le 1er mai, chaque organisme prépare ses cortèges, dans toutes les villes de l'Union. A Moscou, la place Rouge est décorée de portraits de Lénine, de drapeaux rouges, de banderoles. Les meilleurs ouvriers, kolkoziens, ingénieurs occupent les tribunes, ainsi que les anciens du Parti et les hôtes étrangers. A 10 heures du matin, l'horloge du Kremlin sonne. Les dirigeants prennent place dans les tribunes du Mausolée, l'hymne retentit. La manifestation est ouverte par le Ministre de la défense qui passe les troupes en revue, puis monte à la tribune et prononce un discours. Commence alors le défilé militaire, puis les cortèges de sportifs, viennent ensuite les étudiants et les komsomols, puis les travailleurs, dans une organisation semblable à celle du 1er mai. A présent, seuls quelques irréductibles défilent le 7 novembre. La fête nationale est actuellement fixée au 12 juin, date de la promulgation de la nouvelle Constitution de la Fédération de Russie.


Transition, rupture ou continuité?

Les traditions religieuses et culturelles sont réhabilitées. La religion orthodoxe est omniprésente dans la Russie actuelle. L'église donne sa bénédiction à la plupart des grandes manifestations : ouverture d'un musée, d'une exposition, ou d'un nouveau lieu de culte. Les Russes n'ont pas perdu leurs traditions religieuses, certains par profonde conviction religieuse, d'autres pour manifester leur opposition au régime soviétique, d'autres encore par respect des traditions de la " Sainte Russie " ou par nationalisme. La rupture entre le régime soviétique et le régime tsariste était idéologique et forcée, la période actuelle semble renouer avec le passé tsariste sans réelle rupture avec la période soviétique, en s'attachant plus à des symboles qu'à des transformations de fond. Le tsar Nicolas II a été canonisé récemment, son tombeau n'est pourtant pas un lieu de pèlerinage, aucune plaque n'indique que les nouveaux tombeaux de marbre dans l'église de la forteresse Pierre-et-Paul sont ceux du dernier tsar et de son épouse, même si la boutique de souvenirs propose cartes postales et photographies des derniers Romanov. Les églises sont réouvertes au culte ou reconstruites, les monastères restaurés, mais les événements d'octobre 1917 sont toujours appelés " révolution " dans la plupart des manuels scolaires. La Russie a à nouveau remplacé la faucille et le marteau par l'aigle bicéphale de l'emblème tsariste ; les paroles de l'hymne russe chantent " la Sainte Russie ", " la Patrie libre ", " la puissance et la gloire ", " la fierté ", " la terre natale protégée par Dieu ", sur l'air de l'hymne soviétique. Toutes ces contradictions font toujours de la Russie une énigme.


Annie TCHERNYCHEV
Docteur en études slaves